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Le tai chi chuan, un art martial interne au-delà de la biomécanique

Par BLANC Yves - 02 Décembre 2025
Thématiques : Arts martiaux, Vient de paraître
Discipline : Taichi chuan
Niveaux de pratique : Débutant
Yves Blanc et son groupe

Yves Blanc et son groupe lors d’un festival FTCCG

Yves BLANC, 8ème duan neijia, pratique et enseigne le tai chi chuan depuis 1975. D’abord dans le style du professeur Cheng Man Ching (7 ans), puis auprès de Me Chu King Hong de 1982 à 2004. Il fait partie des fondateurs de la Fédération Française des Arts Energétiques et Martiaux Chinois. Il a accepté de retracer les moments clefs de son parcours et du développement de son école en France.

Quel a été ton premier contact avec les arts martiaux ?
J’avais 10-11 ans, c’était à Nice. Une vieille amie de ma grand-mère m’a offert un agenda. Il y avait de la place pour écrire et quelques dessins de personnages asiatiques qui se jetaient par terre par-dessus l’épaule ou la hanche. Ils portaient de vieux costumes de paysans japonais, manches courtes et culottes courtes, car les premiers judokas ne portaient pas de judoji. Il était écrit : « Le judo qui permet au faible de vaincre le fort ». Alors quand on est un petit garçon dans une toute petite famille, dans un monde qui semble si inquiétant, c’était extraordinaire. Bien sûr, j’ai voulu faire du judo, mais c’était encore peu pratiqué à Nice. J’ai beaucoup rêvé devant l’image d’un des premiers livres de judo dans la vitrine d’un magasin de sport.

A 16 ans, j’ai pu entrer dans une salle de judo du vieux Nice. Dès que j’avais assez d’argent dans le mois, j’y allais. A la place des tatamis, il y avait un grand espace carré rempli de sciure et couvert d’une bâche. Comme la sciure se tasse et devient dure avec le temps, ça n’amortissait pas beaucoup les chutes. Mais nous étions tellement heureux !
Je me souviens encore d’un premier sutemi que j’ai fait un jour. C’est la fameuse «planchette japonaise». Son nom veut dire « sacrifice » en japonais, car on sacrifie son équilibre pour faire chuter l’autre. Ce jour-là, je l’avais très bien placé. Mais au moment où mon adversaire a basculé au-dessus de moi, j’ai senti que mon pied, posé un peu trop bas, meurtrirait sa « zone sensible ». J’ai voulu le reposer un instant pour déplacer mon pied et mon partenaire a pris le dessus. Aujourd’hui encore, je pense à ce beau mouvement entravé.

J’ai rencontré le karaté en 1960. Une démonstration était annoncée et j’y suis allé avec ma femme. C’étaient des membres de l’équipe de France et un enseignant comptait rester à Nice et y enseigner.
Après de très beaux mouvements, ils se sont mis à casser des planches. C’était très réussi. A un moment donné, j’ai vu que l’on tendait une planche vraiment très solide à un monsieur très fluet, le plus petit de l’équipe. Je me suis dit qu’ils ne lui faisaient vraiment pas un cadeau. Mais sa main est passée à travers très efficacement. J’ai été convaincu.
Le lendemain, j’étais devant la porte à 8h30 du matin, salle Marcel Rouet, pour le premier cours, pensant qu’il fallait être dans les premiers. Une deuxième personne est arrivée, et nous sommes restés deux étudiants pendant six mois. A Nice, le karaté s’est développé plus tard.
En 1963, j’étais professeur de français langue étrangère en Tunisie. J’ai pu y pratiquer le karaté dans un petit groupe de 10 puis 30 personnes, puis y enseigner à mon tour. Je suivais les stages en France pendant les vacances, à l’école d’Henri Plée à Paris, ou de nambu lors d’un grand stage à Saint Raphael.
Quand le professeur est parti et m’a confié le cours, je n’avais pas abandonné le judo.

Comment as-tu découvert le tai chi chuan ?
J’avais déjà commencé à travailler lentement, à ralentir parfois les kata : touché par un grand chagrin d’amour, je faisais de la tachycardie. La relaxation ne m’aidait pas et le cardiologue me disait que c’était purement nerveux. J’ai eu cette idée de pratiquer des kata très lentement et ça s’est avéré très efficace ! Mon rythme cardiaque redevenait normal. J’ai gardé cette pratique car c’était très intéressant techniquement, tout en continuant à pratiquer vite et fort. Il m’est arrivé de faire 500 kata en peu jours, dont je tenais le compte en apposant de petits bâtons sur le mur du dojo.

A l’occasion de vacances en France, j’ai découvert un livre d’Edouard Maisel sur le tai chi chuan, traduit de l’américain, avec quelques dessins. Il présentait des techniques lentes. J’ai pu le pratiquer en décembre 1975, quand je suis rentré en France, à Corbeil avec un kinésithérapeute qui enseignait la forme de Cheng Man Ching. Cela me plaisait beaucoup. Disposant de peu de temps, mon professeur m’a demandé de monter un cours et ça m’a plu.

En 1982, un de mes amis avait trouvé un papier dans une boutique, proposant un stage de 5 jours aux vacances de la Toussaint avec un maître chinois, à Grenoble. Cela semblait si intéressant que j’ai persuadé mon ami de me laisser sa place. C’est ainsi que j’ai rencontré le maître Chu King Hong. C’était un monsieur très concentré, un peu impressionnant. La forme était différente de celle que je connaissais, je la trouvais superbe. Mais c’est à l’occasion d’une pause que j’ai été convaincu. Chu est venu vers moi, et a posé doucement ses doigts sur ma poitrine. J’ai baissé les yeux pour regarder et j’ai quitté le sol. Je partais doucement et ça s’accélérait ! Je me suis retrouvé projeté 5 mètres plus loin, les pieds flottants. Ça a tapé si fort dans le mur que j’ai cru que mes reins avaient éclaté. C’est la seule fois où il m’a fait mal en 22 ans. Je me suis relevé. C’était magique. II ne m’a pas poussé, il m’a juste touché du bout des doigts. Et en effet, j’ai dû me faire soigner pour une déchirure au grand dorsal.

Yves Blanc avec Chu King Hong

Yves Blanc avec Me Chu King Hong

Bien sûr, j’ai voulu apprendre ce tai chi. Je suis allé pendant deux ans travailler à Bruxelles. Puis, maitre Chu m’a proposé d’ouvrir une branche de l’ITCCA à Paris où il est venu pour un stage de trois jours en 1985. A partir de là, j’ai pu aller chez lui prendre des cours.
J’ai pris ma première leçon individuelle en 1985, lorsque je suis devenu professeur de l’école. Je suis allé le voir jusque 3 à 5 fois par an, 2 ou 3 jours consécutifs, pendant 20 ans. Il a habité en Grande Bretagne environ 30 ans, à Wembley Park.

Qu’est-ce qui, selon toi, fait la force du tai chi chuan dans les arts martiaux ?
Le principal de l’action vient de la pensée et du souffle.
La conscience du corps et la conscience de soi. De pouvoir s’installer dans son corps, n’importe où. Comme on le décide, quand on le décide. Pour se soigner et sur quelqu’un. Il faut prendre conscience des points de tension pour lâcher une action en étant vraiment détendu.

Qu’apprécies-tu particulièrement, dans l’école du style Yang Originel ?
C’est un enseignement très méthodique et un tai chi chuan vraiment interne.
Bien sûr, nous insistons sur la relation entre la tête et les mains, la tête et les jambes, les siennes et celles de l’autres. Ce sont des polarités que tout le monde pratique. Mais ce n’est interne que quand on n’a plus besoin de les faire mécaniquement.
Un jour, j’étais chez maître Chu, en train de faire un exercice de spirales de jambes. Nous nous sommes arrêtés pour faire une pause. Tandis que nous buvions le thé, il m’a demandé si ça allait. Quand je lui avouai que j’avais les jambes légèrement fatiguées, il m’a dit, avec étonnement «But just think !». Il n’est pas nécessaire de tout le temps faire l’exercice bio-mécaniquement. Le penser fonctionne aussi.

En quoi consiste l’enseignement ?
Nous pratiquons des exercices préparatoires, comme l’arbre, ou les «24 mouvements taoïstes». Puis, la forme à mains nues en 108 mouvements, étudiée à chacun des différents niveaux  internes. Nous faisons beaucoup de tests à 2.
Une particularité est l’entraînement du « souffle interne » et l’entraînement du yi par les yi gong, qui font écho aux qi gong, mais ils sont différents, de position et d’effet.
Enfin, l’apprentissage se poursuit avec les formes d’épée et de sabre, et les exercices à deux d’épée, les tui shou d’école, et la forme à deux, dite «fighting form».

Yves Blanc démonstration de tuishou

Démonstration de tuishou – poussée des mains

Comment l’école s’est-elle développée ?

Il y a eu un pic un peu avant les années 90. A cette époque, il y avait beaucoup d’élèves, et des personnes qui venaient s’entraîner très régulièrement. Il y avait stage un week-end sur deux.
L’ITTCA, qui rassemble nos associations, a été très présente à Grenoble, Paris, Bourges, Lyon, Clermont Ferrand. J’ai formé environ 30 professeurs. On en retrouve un peu partout aujourd’hui.

Yves Blanc et ses élèves

Yves Blanc et un groupe d’élèves

Strasbourg

Enseignants de la première heure à Strasbourg. De gauche à droite : Yves Blanc, Stéphane Zimmer, Georges Saby, Jean Paï

Tu fais partie des membres fondateurs de la FFAEMC. Pourquoi est-ce important ?
Les quelques enseignants qui faisaient du tai chi chuan se connaissaient un peu.
L’initiative de la Fédération vient du groupe Toum, d’Anya Méot. Roger Mastini, qui était le vice-président de leur association, a écrit les premiers statuts de la Fédération. A la première réunion, nous étions 13 à table, avec 13 petites associations. Il y a eu bien des péripéties, mais l’objectif était d’être indépendants. Nous aurions été la 5ème roue du carrosse au milieu d’une autre fédération d’arts martiaux.

Aux premiers examens, nous faisions passer les candidats devant tout le collège technique, ce qui faisait une table de 30 jurés ! Par la suite, nous avons pu réduire le nombre de membres de jurys : nous avons appris à nous connaitre et avons élaboré des critères d’évaluation tenant compte des particularités de chaque école. Nous avons beaucoup discuté, travaillé et modifié, pour y parvenir. C’était un investissement de beaucoup de personnes, motivées.
C’est important d’avoir une organisation structurée pour être reconnus et progresser. La structure met à l’abri du n’importe quoi.

 

Si tu avais un conseil à donner aux pratiquants de tai chi chuan aujourd’hui, quel serait-il ?
Il n’y a pas de recette magique : c’est le travail, très physique et très conscient, en y trouvant plaisir.

Propos recueillis par Sophie Mandelbaum en 2025.

 

Ecrit par BLANC Yves

Yves BLANC pratique le taichi chuan depuis 1975, apprenant d’abord pendant 7 ans le style de Chen Mang Ching.
De 1982 à 2004 il se forme auprès de Me Chu King Hong, recevant son enseignement en cours privés plusieurs fois par an pendant 20 ans. Il détient son diplôme de maîtrise. Au sein de son association l’Art du Tai Chi Chuan, iI transmet très fidèlement l’enseignement de Me CHU tel qu’il l’a reçu, et il lui rend hommage.
Il fait partie des fondateurs du collège technique des arts martiaux chinois internes de la FFAEMC : il a contribué à maintenir la pratique du tai chi chuan dans sa totalité méditative, énergétique et martiale, infiniment plus riche que la conception courante d’une simple gymnastique chinoise.
Il a été honoré du 8ème duan neijia de la FFAEMC en novembre 2015, année de ses quarante ans de pratique.

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