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L’esprit du taichi chuan – Peut-il favoriser nos relations ?

Par Christian BERNAPEL - 20 Septembre 2022
Thématiques : Arts martiaux, Développement personnel
Discipline : Taichi chuan
Niveaux de pratique : Confirmé

En contrepoint du traité bien connu de Sun Tseu sur « l’Art de la guerre » je vais vous parler du taichi chuan comme le socle d’un art de paix !

Si les aspects que je vais tenter d’éclairer aujourd’hui vous sont généralement connus, comment sommes-nous susceptibles de les transposer dans nos contextes relationnels ?

Dans l’univers des techniques et disciplines relatif à nos arts (énergétiques et martiaux) issus de Chine, le taichi chuan tient une place singulière.

Par ses caractéristiques, il est autant un art énergétique que martial ainsi qu’une discipline introspective de développement personnel corps/esprit comme la méditation, le yoga ou le qigong. En ce sens, par ses principes fondateurs, il peut nous inspirer comme un art de paix pour nous-même et dans le cadre de notre univers relationnel et devenir un outil de connivence et non d’opposition, à condition que l’on y soit attentif !

Comment peut-il nous aider dans nos échanges relationnels ?

Grâce au tuishou, « la poussée, l’échange des mains » nous touchons à l’esprit par le «toucher». La main n’est-elle pas guidée par les états de l’esprit qui nous guident ?
Le tuishou ouvre le champ de la relation à l’autre et permet de progresser pour soi-même, à l’aune de l’expérience de l’échange. Il nous porte vers un art de la relation et du discernement par des principes simples ouvrant à des échanges harmonieux. Non pas pour vaincre, terrasser ou faire valoir nos convictions et nos « droits » mais pour entrer en connivence et convaincre qu’il peut être utile de trouver un dialogue.

tuishou Wang Ien Nien

Me Wang Yen Nien en démonstration de tuishou

Dans mon précédent exposé, j’ai parcouru les 8 potentiels comme principes fondateurs du taichi chuan évoluant dans l’espace qui nous entoure. J’ai esquissé leurs signifiants en lien avec un partenaire, extérieur à nous même.

Ceux-ci ont permis de « planter le décor ». Mais, se suffisent-ils à eux-mêmes pour les appliquer avec justesse et harmonie ?

Peut-être pas !

Il est nécessaire de disposer des clés pour «animer les états de l’esprit» qui président à leur mise en œuvre, et ainsi contribuer à notre évolution, enrichir nos capacités relationnelles et notre capacité de discernement.

Ces états de l’esprit constituent les fondations psychiques et émotionnelles du taichi chuan. Pour peu que l’on s’applique à les vivre au fond de soi, ils permettront de construire une assise solide et bienveillante, source de paix dans nos relations sociales et le rapport à nous même.

Avant de parcourir le «Chant des huit caractères» attribué à Song Shuming, je vous propose de partager un texte extrait du Tchouang-Tseu mis en lumière par Jean-François Billeter sur le ceci et le cela. Il nous éclairera sur la nature profonde d’un échange entre deux protagonistes que ce soit dans le cadre du tuishou ou bien dans une situation relationnelle. Ce texte apparait dans les «Etudes du Tchouang-Tseu» de Jean-François Billeter et a été repris dans son «Court traité du langage des choses» publié récemment. (note 1)
En première lecture, le sujet évoqué semble bien étrange, voire déroutant. Mais c’est en le rapprochant de l’expérience sensorielle du tuishou et des classiques s’y rapportant qu’il en révèle sa profondeur.

Ecoutez bien ! Ecoutez avec attention car vous en aurez besoin !

L’échange se déroule entre le « sage caché » Nan-kouo Tseu-ts’i et Yen-tch’en Tseu-Yeau qui est à son service !

Jean-François Billeter commente :

«Imaginez la scène : Nan-kouo Tseu-ts’i assis à même le sol sur une natte, accoudé d’un bras sur un accoudoir qui permet un certain abandon dans une position à la portée de quiconque. Il adopte une posture dans laquelle on peut rester immobile sans effort, ne plus penser à rien et laisser sa respiration s’apaiser jusqu’à ce qu’elle devienne presque insensible. Cela conduit à un sentiment de présence pure sans limite définie, comme s’il « avait perdu son corps ».

Le «sage caché» répond ainsi aux questions posées par son serviteur :

«Comment se fait-il que la réalité (le dao) s’occulte et que naissent les oppositions entre le vrai et le faux ? Comment se fait-il que le langage s’obscurcisse et que naissent les oppositions entre le vrai et le faux ? Comment la réalité (dao) peut-elle s’en aller et ne plus être là ? Comment le langage peut-il être là et ne plus correspondre à rien ?
La réalité (dao) est occultée par les vues particulières, le langage disparaît sous sa propre
floraison et ainsi se développent les querelles… où les uns tiennent pour vrai ce que les autres
tiennent pour faux et vice versa. Par conséquent, plutôt que de défendre le point de vue que
l’autre rejette ou de rejeter celui que l’autre défend, mieux vaut y voir clair !»
Les choses sont tantôt «ici», tantôt «là».
Quand je me place «là», je ne les vois plus comme si j’étais «ici» !
Si j’adopte le point de vue du «là», je ne le vois plus comme si j’étais «ici».
Si je reprends le point de vue de l ici» je le perçois de nouveau comme avant.
Je réalise donc que le «là» dépend de l’«ici» et vice versa.
Par conséquent, un «là» procède d’un «ici» et un «ici» découle toujours d’un «là». C’est pourquoi on dit que l «ici» et le «là» naissent en même temps…
A l’instant où une dénomination est juste, elle ne l’est déjà plus ; à l’instant où une dénomination est encore fausse, elle est déjà juste. Ainsi, une dénomination est tantôt juste et fausse, et l’autre est tantôt fausse et juste et on se prononce dans un sens ou dans l’autre selon le cas. C’est pourquoi le sage ne suit pas le langage des choses, mais se laisse guider par leur manifestation : il adapte son langage au changement. »
« Un «ceci» est donc aussi un «cela», un «cela» est donc aussi un «ceci». Il y a le juste et le faux du point de vue de «cela», il y a aussi le juste et le faux du point de vue du «ceci».
Mais alors, y a-t-il ou n’y a-t-il pas, en soi, de «ceci» et de «cela» ?
Le lieu où ni le «ceci», ni le «cela» ne rencontre son contraire, je l’appelle le pivot.
Quand ce pivot tourne dans son trou, je réponds avec l’un ou l’autre sans jamais être pris en défaut et il n’y a plus d’opposition à l’usage du juste, ni à celui du faux.
C’est pourquoi je disais : mieux vaut y voir clair ! »

Cette démonstration fait penser à un échange entre deux protagonistes, par lequel nous suivons non leur action mais leur pensée corrélée à leur positionnement spatial dans un «ici» ou un «là», ou bien dans leur choix entre un «ceci» ou un «cela»!

Elle met en exergue deux points essentiels :

– Le lieu où les contraires se rencontrent est le «pivot».
Le centre en quelque sorte. Celui-ci est le lieu physique, psychique, virtuel autour duquel tout peut s’adapter grâce au principe de transformation.
Les 8 potentiels s’articulent autour du centre.
– Lorsque le «pivot» est en place (le centrage), «il vaut mieux y voir clair» pour distinguer le vrai du faux dans leur relativité !
C’est la capacité de discernement.

Quelles sont les conditions pour y voir clair ?
Comment ce texte s’éclaire-il par le «Chant des huit caractères» de Song Shu-ming ?

«Parer, tirer vers l’arrière, presser vers l’avant et repousser, peu de gens au monde connaissent ces techniques. Sur dix experts, dix ne les connaissent pas ! Si l’on peut être léger, agile, dur et ferme, on peut aisément adhérer (nian), lier (lian), coller (zhan) et suivre (sui)… Celui qui peut adhérer, coller et suivre a acquis le centre véritable (le pivot !) et ne le quitte pas».

Ce texte explique qu’accéder aux quatre premières techniques de mains (peng, , an et dji) nécessite de développer d’autres qualités (il les cite) pour qu’elles puissent être efficientes en situation.
Au plan personnel, il s’applique à la maitrise qualitative du geste et de la respiration.
Avec un partenaire, il éclaire la qualité des échanges et des perceptions réciproques faisant appel à l’éveil, à l’écoute et à la vivacité de l’esprit et du corps.
L’échange, la confrontation permettent l’apprentissage individuel, qui lui-même permet d’élever la qualité de l’échange. Ce processus permet l’intégration du «geste juste» grâce au relâchement adaptatif et ferme (résumé par l’idéogramme «song») au détachement de la pensée, au « lâcher prise de l’esprit ». Il permet de se placer comme témoin extérieur au geste et ainsi, d’accéder à l’intuition, au discernement et à l’initiative spontanée.

Quel chemin peut-on suggérer pour approcher cette intégration dans sa globalité ?

Pour soi-même, c’est comprendre la nature des quatre techniques de mains et la capacité à les appliquer en succession, dans le respect des principes fondateurs. Connaître et intégrer chaque potentiel séparément dans sa juste expression gestuelle et biomécanique, mais aussi dans sa fonction et l’énergie (jing) qu’il incarne. Les enchaîner deux à deux et découvrir dans son corps et ses sensations, comment le précédent se transforme avec précision et harmonie dans le suivant.
Quatre transformations sont nécessaires pour passer d’un geste au suivant. De chaque geste se dégage une qualité particulière, comme une saveur. (note 2)

Avec un partenaire, c’est transformer son initiative qui nécessite, en plus des qualités décrites dans le travail individuel, l’application des qualités propres aux échanges à deux. Ce sont : écouter (ting jing) ; adhérer, coller, (nian jing, tie jing); comprendre (dong jing) ; suivre (sui jing) ; transformer (hua jing). La pertinence de l’ordre proposé en regard de leur signification se révèlera dans leur répétition.

Comment ces deux textes peuvent-ils nous aider à progresser ?

Un point important est contenu dans le préalable du texte du Tchouang Tseu.
Il apparait sous une forme liée aux échanges à deux dans celui de Song Shu-ming.

C’est l’état préalable qu’il convient de prendre : le «silence intérieur» qui permet l’accueil, sans préjugé, de ce qui apparaît ou est suscité par l’autre et en connaître la véritable nature. Cet état de silence permet l’émergence de l’attention et de l’écoute sans nos filtres émotionnels ni nos à priori.
Le lien qui se crée alors avec l’autre se fait par le «contact». On dit bien «aller au contact» pour se «mettre en situation» (dans le ceci ou le cela !). Le contact, la connivence autrement dit, sont un préalable qui incite à l’expression, ce qui permet de la percevoir et de la conduire.
Il est aussi nécessaire d’y adhérer pour ne pas quitter le contact et suivre au plus près l’intention qui s’anime. L’accepter en la suivant et la contenant simultanément, pour lui permettre de s’exprimer sans la bloquer mais en s’y collant pour la conduire.

Écouter avec attention en se mettant à la place de l’autre : adhérer à ce qu’il exprime, comprendre et suivre son développement en adaptant sa propre position sans perdre son centre (le pivot). Cela nécessite une souplesse adaptative de l’esprit et du corps, «song». (Song Shu-ming l’exprime par : «être léger, agile, dur et ferme »). Ainsi que la capacité de transformation «hua jing» qui permet d’adapter sa propre position en la faisant évoluer sans perdre son propre centre (le pivot pour Tchouang Tseu).

Dans un échange à deux il s’agit de s’approprier pour comprendre tout en restant
émotionnellement détaché. «Il vaut mieux y voir clair» suggère Tchouang Tseu. La capacité de discernement apparait. Sans clairvoyance, on peut se tromper : opposer la force à celle de l’autre, réagir par réflexe et répondre à une agression par son propre réflexe agressif et entrer dans un processus qui ne peut se conclure que dans l’absurdité, l’incompréhension, la perte, la violence.

Comment faire pour sortir de ce cercle vicieux et entrer dans un cercle vertueux ? 

Le chemin proposé est l’adaptation puis la transformation en gardant le centre : c’est le pivot autour de son axe, sans à priori, indépendamment du ceci et du cela.

Emmener l’autre, pacifiquement mais fermement dans son propre vide, vers sa propre interrogation sans le blesser, ni l’humilier.

Dans la pratique du tuishou, nous décrivons ce processus à deux dans la suite circulaire et réciproque du : peng-lü–an en faisant appel à la «souplesse adaptative et ferme» (song) et à la capacité de transformation (hua jing) ainsi qu’aux quatre principes : écouter (ting jing) ; adhérer, coller, (nian,tie, jing); comprendre (dong jing) ; suivre (sui jing). Pour en sortir en cas de besoin, nous disposons de dji, tsai, lié, dzo et kao. (note 3).

Alors, il faut bien conclure ! Par une action tranchée ou une parole décisive, un trait d’humour, une dérobade, la proposition d’une solution, d’un compromis ?
Vaut-il mieux terrasser son partenaire en le plaçant dans la situation d’un adversaire, subir ou se soumettre à son action ou bien le convaincre que notre détermination (le centre) fait valoir nos positions respectives sans humilier ni faire perdre la face.
Sortir du perdre/gagner, de l’adversité, de la posture, pour cheminer vers une acceptation réciproque partagée et ainsi entrer dans une autre nature relationnelle teintée de respect et d’enrichissement réciproque.

Nous aurons tout fait pour cela, pour ceci !!

Chacun fera à sa façon …
Mais il vaut mieux y voir clair, propose Tchouang Tseu …

Peng lu ji an

Note 1 : Tous deux édités aux éditions Allia

Note 2 : Revoir ma conférence précédente sur les « 8 potentiels et les 13 postures »

  • Peng, parer est comme l’enveloppe souple d’un ballon gonflé ou comme l’eau qui porte le navire. Peng peut aussi voir la capacité d’absorber ou de rejeter.
    Si peng est un état qui le caractérise par rapport aux autres potentiels, il possède aussi sa propre capacité, au même titre que lü, an et dji (et bien sûr de tsai, lie, dzo et kao).
  • , dévier, est la capacité à rester tangentiel à la ligne de force adverse et à la transformer à chaque instant pour l’attirer dans la trajectoire souhaitée ;
  • An, pousser, repousser est la capacité ou à déborder l’autre comme le ferait une vague ou à contenir une action qui viendrait vers soi ;
  • Dji, presser est la capacité à émettre une énergie pénétrante qui brise, traverse. Ce peut être aussi un amortisseur puissant d’une attaque comme le coup d’épaule (kao) en soutenant peng sur la face interne du bras ou dans certains mouvements de .

Note 3 : voir mon article sur les 4 techniques de mains et leurs transformations

 

Conférence du 10 juin 2022 pour la FFAEMC – Christian Bernapel
disponible sur : www.taichi-inpact.fr

Je dédie cet article à Anya Méot, fondatrice éclairée de la Fédération Française des Arts Energétiques et Martiaux Chinois – FFAEMC.

Ecrit par Christian BERNAPEL

Christian Bernapel a été initié aux arts martiaux Japonais (Karaté Wado Ryu) par MM. Roland Habersetzer et Hiroo Mochizuki. Il a pratiqué et enseigné ces disciplines entre 1965 et 1983 au Centre de Recherche Budo créé par R. Habersetzer.
Depuis 1981, il a bénéficié de l’enseignement traditionnel de Taichi chuan et de Neigong de Maître Wang Yen-nien et de Li Zheng-yi (Charles Li). Il enseigne le Taichi chuan et les pratiques internes taoïstes (Nei gong) à l’Institut de Pratique des Arts Chinois Traditionnels (INPACT) qu’il a créé à Strasbourg en 1983, ainsi qu’à l’Université Populaire Européenne de Strasbourg.
Il dispense des stages, ateliers et séminaires en France et à l’étranger sur les thèmes du taichi chuan, du nei gong, du souffle et du geste ainsi que sur les arts de l’éventail et de l’épée. Il développe en collaboration avec des musiciens, comédiens et danseurs une approche du souffle conciliant les arts internes, le geste et la voix. Il intervient au Conservatoire National de Musique et de la Danse de Strasbourg. Il est l’auteur de l’ouvrage «Taiji quan: les huit portes et les treize postures» aux éditions Encre et contributeur à de nombreuses revues francophones et internationales traitant du taichi chuan et des arts énergétiques.
Il est membre fondateur de la Fédération des Arts Energétiques et Martiaux Chinois, créée en 1989 (alors Fédération des Taichi chuan Traditionnels). Il y a tenu de nombreuses fonctions, dont la présidence, de 2014 à 2021. Il fait partie du Collège Technique de la Fédération depuis sa création et est membre fondateur du Collège International des Enseignants et de l’Amicale Européenne du Yangjia Michuan Taiji quan depuis leur création en 1989.

www.taichi-inpact.fr

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